Gary Francione et les “abolitionnistes”

Articles par Tobias Leenaert, fondateur de l’organisation belge Ethical Vegetarian Alternative.

Traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Les militants et les organisations qui travaillent à créer un meilleur monde pour les animaux peuvent avoir différents objectifs.
La façon la plus répandue de catégoriser ces militants et ces organisations est de le faire selon qu’ils veulent supprimer toute utilisation d’animaux pour l’alimentation, l’habillement, l’expérimentation, etc., ou bien qu’ils entendent conserver ces pratiques, mais en améliorant les conditions de vie des animaux utilisés.

Le premier groupe veut abolir, le second veut réformer.
Ainsi : les abolitionnistes s’opposent aux welfaristes, ou les droits des animaux s’opposent au bien-être animal.
Toutefois, cette catégorisation simple a été déformée.

Un groupe de militants, mené par le professeur Gary L. Francione, considère être les seuls abolitionnistes, et appellent beaucoup, voire tous les autres militants (qui sont pourtant eux-mêmes abolitionnistes) des « welfaristes » ou « néo-welfaristes ». Francione et ses partisans ne considèrent comme abolitionnistes que ceux qui se conforment à sa façon de communiquer à propos de l’abolitionnisme. Ainsi, de nos jours, le terme « abolitionniste », se réfère souvent à Francione et ses partisans.

Prenons une organisation comme PeTA. On peut penser ce qu’on veut de PeTA (vous pourriez les considérer sexistes, sensationnalistes, etc.), mais leur but est clairement abolitionniste, dans le sens compris par la plupart des activistes et partisans des animaux. PeTA veut abolir toute utilisation des animaux par les humains.

Le slogan de PeTA est clair  : « Les animaux ne nous appartiennent pas et ne sont pas faits pour notre alimentation, notre habillement, notre divertissement ou nos expériences scientifiques ». Contrairement à la plupart des gens, Francione considère PeTA comme une organisation « néo-welfariste » – en dépit du fait que son but affiché a toujours été d’abolir l’utilisation des animaux.

La justification de Francione pour ce genre d’abus verbal est que certaines des campagnes ciblées de PeTA sont réformistes : elles amélioreraient la vie des animaux mais, prises séparément, ne sont pas dirigées vers l’abolition de l’exploitation animale. L’utilité des campagnes réformistes n’est pas en cause ici. Le but final reste abolitionniste.

Accuser PeTA, comme Francione le fait, revient à accuser Amnesty International d’être pro-enfermement de prisonniers politiques car, bien qu’ils cherchent à faire libérer ces prisonniers, ils font aussi campagne pour qu’ils soient mieux traités. 

Le triste résultat est que de nombreux militants qui adhèrent à cette cette fausse division que Francione a créée, sont maintenant très critiques, voire ouvertement hostiles envers ceux qu’ils ne considèrent pas comme “abolitionnistes” selon leurs propres critères. Ils tempêtent et crient sur n’importe quelle organisation qui, bien que promouvant l’abolitionnisme, ne va pas, pour des raisons stratégiques, demander aux gens de devenir vegan, qui utilisent le mot « végétarien » au lieu de « vegan », qui soutiennent les Lundi Sans Viande, les réformes du traitement des animaux, etc.

Ainsi, ces personnes pourtant bien intentionnées minent le travail des nombreuses organisations vouées aux droits des animaux et/ou véganes ou végétariennes, croyant qu’elles ne veulent pas mettre un terme à l’exploitation animale.

Certains vont jusqu’à dire que ces organisations et tactiques font plus de mal que de bien.
Réformateurs contre abolitionnistes
Voici une illustration de la perception et de la communication de Francione à propos des groupes qu’il vise, issue d’un post de sa page Facebook.

« Imaginez le Ku-Klux-Klan tenant une conférence sur les « Droits Civiques ». Je viens de recevoir un email me disant que je faisais « partie des premiers invités à la Conférence Nationale sur les Droits des Animaux 2015 ». Une conférence tenue par et pour les grands groupes pro-animaux qui les ont en réalité trahis et sont devenus les partenaires de l’exploitation animale. Je vais passer mon tour. Ceux qui soutiennent de tels événements soutiennent l’exploitation animale. Cet événement n’a ****rien**** à voir avec les Droits des animaux. En fait, qualifier cet événement de « Droits des animaux » est comme appeler une convention du Ku-Klux-Klan un événement pour les droits civiques. »
Dire que des groupes et activistes dévoués, bien intentionnés, et en général bien plus orientés vers les résultats participant à la Conférence sur les Droits des Animaux -à laquelle j’ai participé 3 fois- sont vendus à l’industrie, et les comparer au Ku-Klux-Klan n’est pas seulement indécent, c’est stupide, immature et, par-dessus tout, faux.
J’ai été un fan de Francione
Bien que Gary Francione ait écrit quelques livres -qui ont leurs qualités- il s’est surtout fait connaître en critiquant les organisations animalistes. Il n’y a virtuellement aucune organisation, à ses yeux, qui semble apporter un quelconque bénéfice aux animaux. On pourrait se demander : y a-t-il quoi que ce soit d’attirant dans ce message ?
En fait, je comprends l’attrait du message de Francione.

Et même plus : J’ai été un fan, en 1997, quand j’ai débuté dans l’activisme animal. J’écrivais alors ma thèse sur les relations homme-animal et j’ai vraiment été enthousiasmé par le livre de Francione « La Pluie sans le Tonnerre ». Et j’ai eu un choc : wow, ce gars a tout compris, et beaucoup d’activistes et d’organisations trahissent en réalité la cause de l’abolitionnisme, non ? Voilà un homme dont le message était pur : quelqu’un avec une vraie vision, qui n’accepterait rien de moins que la libération totale des animaux. Oui, ce serait un message que beaucoup de gens ne voudraient pas entendre, mais… on ne peut pas avoir la pluie sans le tonnerre, pas vrai ?
Je me souviens d’avoir montré ce livre, avec beaucoup d’enthousiasme, au leader d’une organisation animaliste ici en Belgique. Il n’a pas réagi très positivement à mon enthousiasme. Je me suis demandé pourquoi sur le moment, et puis j’ai oublié. Pendant quelques temps, je suis resté dans l’illusion que Francione avait raison, et que tous les autres étaient des vendus qui nous éloignaient de la vraie cause.
Il me semble que c’est ainsi que les fans de Francione actuels pensent et agissent. Ils critiquent toutes sortes de groupes, adoptant ses mots sans aucune remise en cause, croyant que PeTA, FARM, Mercy for Animals, la Vegan Society au Royaume-Uni, etc… sont des vendus.
A ceux qui croient cela, je voudrais dire : parlez aux gens vraiment actifs au sein de ces organisations.

Est-ce que vous croyez vraiment que ceux qui mettent leur vie au service des animaux, certains depuis plusieurs décennies, et qui n’ont pas mangé le moindre produit animal depuis X années, et qui ont eu un impact énorme sur la prise de conscience du véganisme et des droits des animaux… pensez-vous vraiment que ces gens soient des vendus ? Croyez-vous vraiment qu’ils sont subitement devenus réformistes ou welfaristes ? Croyez-vous qu’ils ne pensent pas en termes de stratégie ? Qu’ils sont beaucoup plus bêtes que vous ou que Francione ? S’il vous plait : réfléchissez.
C’est la conclusion à laquelle je suis parvenu après un moment. J’ai parlé avec des gens au sein du mouvement. J’ai commencé à voir les choses du point de vue du public que nous voulons atteindre, au lieu de simplement adhérer au dogme. C’est ainsi que je me suis écarté de Francione. J’essaie de ne pas douter des bonnes intentions de ces gens, et quoique ça me demande une certaine souplesse d’esprit, j’essaie de supposer que Francione fait ce qu’il fait avec les meilleures intentions, et qu’il croit vraiment ce qu’il prêche.
Mais je me suis fait une raison, et si je donne encore un peu de mon attention à Francione en écrivant ces quelques billets, j’espère qu’au moins certaines des personnes qui le suivent vont commencer à penser par eux-mêmes (même si les réactions d’ « abolitionnistes » à mes précédents articles confirment complètement ce que j’écris).
Typiquement, si vous êtes un activiste animaliste, voici une trajectoire que vous pourriez suivre
Phase 1 : vous découvrez le mouvement des droits des animaux, peut-être à travers l’une des organisations qui s’y consacrent. Vous approfondissez le sujet.

Phase 2 : vous découvrez Francione ou l’approche abolitionniste. Vous pensez qu’il faudrait être beaucoup plus critique envers les organisations que vous trouviez bonnes, intéressantes et efficaces.

Phase 3 : vous dépassez Francione et son appoche abolitionniste, la voyez pour ce qu’elle est, et comprenez qu’en soutenant le travail de la plupart des organisations animalistes, vous contribuez en réalité à l’abolitionnisme, simplement d’une façon bien plus pragmatique et efficace qu’en adhérant au dogme Francionien.

Je repense à « La Pluie sans le Tonnerre » Réfléchissez à ce titre une minute, et demandez-vous si vous voyez souvent la pluie sans le tonnerre. Ben oui : tout le temps, en fait. Il est tout à fait « vegan » de rélêchir par soi-même. Vous en avez le droit, vous savez.
Article par Tobias Leenaert, fondateur de l’organisation belge Ethical Vegetarian Alternative. Traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Articles originaux
On Gary Francione and the “abolitionists”

I used to be a Francione fan

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Une réflexion sur “Gary Francione et les “abolitionnistes”

  1. L’abolition subite est une utopie, l’exploitation animale étant beaucoup trop profondément enracinée dans notre culture et notre économie pour que l’on puisse même songer à l’ébranler à grands coups de pathos et de culpabilisation agressive.
    Le welfarisme n’est certainement pas un but en soi, ni PeTa ni L214 ne rêve d’animaux bien traités/bien tués, mais c’est une étape nécessaire ne serait-ce que pour faire la lumière sur la façon dont on traite les animaux, et dont la faisabilité est autrement plus crédible (avec donc davantage de portée sur l’opinion publique) que l’abolition pure et simple (et actuellement impossible, voyons les choses en face).

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